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New York (5) – De l'île lenape à Billionaire's Row : New York, laboratoire de l'anthropocène

Par N. Quantin alias Chéricutz, le 27/02/2026 à 16:30

Il est temps de boucler la boucle de cette série new-yorkaise en reprenant pied sur Mannahatta. Comment ce bout du continent, posé sur deux cailloux de schiste tombés entre deux rivières, qui les ont peu à peu enrobés d'alluvions, a-t-il pu devenir en trois gros siècles l'un des phares du monde contemporain, alors même que l'ampoule, aujourd'hui, menace de s'éteindre sous les coups de grisou des hommes et de leurs crises ? New York entre ombre et lumière, voici l'ultime transect que je vous propose d'emprunter.

Perpétuelle régénérescence de la grille new-yorkaise (CC BY-SA N. Quantin)



Retour à Ground Zero

Singe – comme le nomme justement Laurent Testot1 – est avant tout bipède. Les deux pieds solidement posés sur la glaise qu'il vient d'aborder, il manipule de ses deux mains aux incroyables pouces opposables des outils qu'il a savamment élaborés dans un long processus de transmissions intergénérationnelles : silex, armes de jet, smartphones. Avec ses oreilles délicates, il scanne le danger : léger souffle du vent qui agite ses poils sentinelles ; cris d'autres énergumènes plus ou moins proches, agressifs ou sous contrôle ; monstres métalliques fonçant négligemment vers lui. De ses yeux, il scrute son environnement, regard souvent bloqué dans cette termitière géante qui lui sert de repère ontologique, à la verticalité peuplée d'Ents hautains, placides et high-tech entre lesquels il tente d'apercevoir l'horizon, de penser loin. S'il lève son regard, il peut se voir supérieur, en pleine métempsychose. Car Singe – qu'il habite New York depuis la nuit des temps ou depuis vingt-quatre minutes et douze secondes – n'en reste pas moins un animal-humain qui crapahute dans un œcoumène subi ou choisi. Singe sur son trottoir rêve à son meilleur cauchemar.

Le vide comme révélation

Singe donc s'approche du point zéro. Origine topographique, horizon symbolique, là où tout s'est effondré pour cette ville-monde soudain à l'agenda d'une Histoire qu'elle croyait avoir domptée, abrogée même2. Ce vide laissé par l'effondrement de ces deux tours qui furent le symbole phallocratique de sa puissance l'a plongé dans les entrailles de la terre nourricière, à deux pas de ce cimetière indien sur lequel elle aurait été fondée sans regrets. Cela l'oblige en quelque sorte à une forme d'introspection préalable à une révélation et une nouvelle (re)naissance. Ground Zero. Ce toponyme de plan de crise donné par les secours immédiatement après l'attentat3, alors que le feu ravageait encore l'enchevêtrement d'infrastructures et de corps, est resté dans la mémoire des individus qui l'ont tous vécu – éparpillés tout près ou bien loin sur l'épiderme de Pachamama, marqués dans leur chair et dans leur âme par un flot d'émotions multiples, contradictoires, antagonistes, mais communes dans une unité de lieu, de temps et d'action inédite dans l'histoire de l'Humanité. Mais aussi dans la mémoire du sol malgré les années qui filent, sol qui aujourd'hui représente un patrimoine autant matériel qu'immatériel et un ventre d'où naissent encore les géants de demain, à nouveau fièrement érigés à la face du monde.

Car le paradoxe de Ground Zero, c'est qu'il se superpose à la fois symboliquement et physiquement au quartier du World Trade Center disparu, comme une rémanence, une matrice sensorielle et substantielle telle que New York n'en a jamais perçue, longtemps aveugle à sa propre temporalité sur la durée, à sa propre stratification urbaine, géographique et ethnographique. Ou plutôt si, l'espace-temps Ground Zero est tout autant point final que point de départ : étrangement, le 11 septembre vient clore la violence du XXe siècle pour ouvrir le XXIe siècle hurlant, aussi bien à l'échelle mondiale qu'à l'échelon local de New York. Les années 80-90 finissantes ont ainsi vu pour la première fois la ville s'interroger à nouveau sur son propre développement – plus exactement son redéveloppement, son renouvellement urbain dirait-on en France. Les questions d'alors : comment redynamiser, retrouver un souffle alors que la mondialisation et la fin des blocs déclassaient doucement New York comme centre industriel puis financier de la planète ? Comment accepter et valoriser la seconde vie de lieux, de quartiers entiers à bout de souffle au cœur de la cité – à l'image aussi de toutes ces auréoles de faubourgs que dégradait sans coup-férir l'étalement urbain dans le modèle nord-américain des Trente Glorieuses ? Comment refaire la ville sur la ville, pour le meilleur et face au pire – la violence endémique, la précarité vorace, le syndrome de glissement d'une vitalité sociale vieillissante ? Et puis survint le 11 septembre, le facteur X, pourtant parfaitement prévisible car déjà en germe lors du premier attentat de 19934. Nécessité fait loi, comme une opportunité tragique de reconstruire un modèle, un cap, une rédemption. Oui, mais de quel péché ?

One World Trade Center, à mi-chemin de l'enfer et du paradis (CC BY-SA N. Quantin)

Alors la société, le politique, a fait des choix : d'abord creuser, assainir, panser la plaie béante dans le sol de la cité (au sens athénien du terme) ; puis penser l'après, cicatriser la ville, entrer en résilience sociétale ; faire mémoire et inscrire dans la matrice le vide laissé par l'effondrement5 ; enfin reconstruire autour, plus, mieux, en tout cas différemment. Cette phase n'est pas terminée près de 25 ans après et l'immense chantier, le projet urbain n'en finit pas de se densifier, de côtoyer les morts, de tutoyer le firmament et d'interroger sa propre mythologie. Ainsi le One World Trade Center – dont le nom officiel, à tout le moins en phase concours, est Freedom Tower6 ! – culmine avec son antenne à 1776 pieds, ce qui en fait certes le plus haut gratte-ciel du continent, certes plus haut encore que feu les tours, mais aussi un produit de l'histoire, des valeurs et des fondations mêmes de cette grande nation qui bien évidemment se projette éternelle – jusque dans ce chiffre qui rappelle la date de son indépendance. Symbole, symbole et sur-symbole !

Mais creusons encore. Que dit ce drame de la nature de New York, au sens propre comme au sens figuré ? Que révèle-t-elle des structures profondes qui l'organisent – de son deep state diraient les complotistes ? Quelle identité spécifique la mise à nue du ciel, du sol et du sous-sol met-elle en évidence en termes d'écologie urbaine particulière, de fonctionnements conscients et inconscients, de routines et de soubresauts qui vascularisent son mouvement autant quotidien que séculaire – fragile état stabile inhérent à toute construction sociale complexe, vivante et à fortiori aussi matérielle que ce lieu qui a inventé le concept de ville-monde ?


Sol, mémoire et profondeur de champ

Ciel de feu au-dessus du New Jersey depuis la plateforme d'observation du One World Trade Center (CC BY-SA N. Quantin)



D'abord, toute ville – et particulièrement celle-ci, perpétuellement en tension – ne vit que grâce à son métabolisme urbain7, que ses membres en aient conscience ou non : aux premières heures de l'évènement, l'humanité s'est figée dans l'instant, accrochée à la puissance des images de Rome qui brûle, de Babylone qui s'effondre, d'un New York, année 0 provoqué par une poignée de lilliputiens à bord de leurs engins volants volés, réécrivant à toute vitesse le destin du monde. Trafic aérien à l'arrêt. Autoroutes de l'information pour la première fois en surchauffe. Téléphones portables qui livrent les derniers instants des victimes qui cette fois-ci, de par la prévalence occidentale de l'émotion médiatique, ne sont pas anonymes, statistiques, mais vies, personnages, déjà scenari. Et l'eau afflue dans les tuyaux des pompiers qui gravissent les escaliers tandis que d'autres les dévalent tant que cela paye encore, à crédit sur l'avenir, mettez ça sur le compte de mon assurance-vie. Les historiogrammes des flux financiers ont gelé sur les écrans encore cathodiques et définitivement atones du World Trade Center. Des millions de pages de papiers recrachées par des milliers d'imprimantes sont soudain pulvérisées comme des confettis dans le ciel de Wall Street – une sorte de métaphore de la crise des subprimes, prémonitoire de 7 ans, caractérisée par la découpe en tous petits morceaux de créances toxiques propulsées dans les rouages du système bancaire.

Un mémorial en forme de trou noir (CC BY-SA N. Quantin)



Et puis des hommes-parapluies façon Magritte, dans une sorte de lointain clin d'œil au beurre noir à la crise de 29, sautent par les fenêtres vers des morts certaines. Le tsunami de poussière et de gravats fait refluer la foule dans les rues-canyons de Downtown sous le hululement lugubre des sirènes estampillées 911. Une nuée méphistophélique et quasi biblique envahit le ciel hors-sol jusqu'aux îles voisines de l'archipel métropolitain. Dans cette débâcle comme à la guerre, la lente migration des piétons franchit ponts et tunnels pour fuir l'isolat volcanique ; les rats sont pris aux pièges du réseau souterrain du métro et de ses ramifications aussi dantesques que l'enfer éponyme dont le cœur brûlant est, au sens propre, juste sous le brasier. Des lambeaux d'arcades modernistes, improbables ruines hantées de zombies hébétés, s'élèvent dans ce Pompéi de cendres en unes des journaux papier du monde entier – tiens, il y avait encore à cette époque des journaux papier en masse qui irriguaient les métropoles d'ailleurs, dans leurs propres transports en commun où l'on se cachait derrière les pages des tabloïds, apeurés et avides dans la nuit des temps.

Sur place, système immunitaire activé : la lente chaîne de sang puis de déchets se met en marche, tissée de solidarité, de douleur et de résilience8 qui apaisent progressivement les flammes, enterrent les morts, comblent les vides, remblayent le trou laissé dans la carlingue de la société américaine, recomposent le paysage de la ville, plantent mille arbres qui poussent et repoussent, font couler de nouvelles rivières, d'abord salées comme des larmes puis qui semblent remonter aux sources tandis qu'elles s'enfoncent dans ces deux gigantesques bassins carrés symbolisant l'absence et gravés de deux-mille-neuf-cent-quatre-vingt-trois noms parfois piqués de fleurs.

"There's something in the air" (CC BY-SA N. Quantin)



Les conditions de la renaissance

Ici chacun bâtit progressivement des lendemains qui chantent à nouveau sous les oriflammes du souvenir et du capital dans une sorte de métabolisme régénératif si puissamment incarné9. Car le mélange incandescent du momentum, du topos, du drama et de la multitude de personae qui interagissent de manière directe ou indirecte engendre une pépinière collective d'où jaillit – d'abord spontanément, puis plus progressivement – une psychologie sociale de l'espace avec ses émotions, son déni, ses renoncements, puis son acceptation à la faveur du deuil collectif. À l'échelle d'une communauté – en l'occurrence une ville iconique, porte-parole d'une société toute entière – cela imprime sur le futur une sorte de pattern indélébile, change la trajectoire du lieu dans son propre multivers. Cette transformation du territoire – qui, il faut le souligner, advient dans tous les cas d'une manière ou d'une autre, partout et en le temps – est comme la graine même du fait urbain, de l'implantation en un point de l'espace d'une espèce nomade. Singe est sorti des limbes de l'animalité par la conscience de sa propre mortalité, s'est arrêté au bord de sa route, a édifié un foyer, intemporel et fondamentalement variable. Habiter une temporalité n'est pas scholastique, immanent et définitif, mais bien consubstantiel à un mouvement, plus lent et parfois même imperceptible, qui transcende les individus et les générations et fait d'une ville un organisme vivant, changeant, insaisissable. Ici la faille spatiotemporelle provoquée par l'attentat est le moteur du récit urbain nouveau. Elle fait émerger du chaos une renaissance autant métaphysique que physique et s'inscrit dans une mémoire immatérielle collective qui enrichit l'incroyable essence de son impermanence. Fallait-il chuter pour pouvoir rebondir ? Question rhétorique, New York avance.

Enfin, pour qu'il y ait trajectoire, vision, ambition, il faut qu'il y ait terre, racines, fondations. Celles-ci reposent sur un contexte géographique et des conditions géologiques particulières pour que puisse émerger un cadre où s'exercent leurs vitalités propres10. Si New York a pu voir loin, dense, intense et révolutionner avec Chicago le régime des hauteurs construites, cela (n')est (que) parce que son sol, son foncier, son assise le permettent. Sans la roche dure (le schiste) qui constitue le socle de Downtown et de Midtown, point de tours dépassant les 20 étages, pas de capacités techniques raisonnables pour glorifier l'hédonisme aérien et la puissance surplombante. Ici on s'accroche et on tient pour pas trop cher, c'est faisable, ça se monnaye. À Ground Zero, on repart sur du "bon sol" pour viser la Lune. Mais en creux, couvrir tout Manhattan de tours et d'arrogance n'est tout simplement pas possible, puisque le sol alluvionnaire qui prédomine ailleurs ne permet pas de dégager un modèle économique viable pour s'élancer partout vers le ciel avec de l'acier, de la silice et une bonne dose de capitaux. Une forêt de micropieux plongeant d'autant que les poteaux-poutres s'élèvent, quelle hérésie en termes de ratio coûts/bénéfices en concurrence avec les voisins chanceux reposant sur un fondement schisteux ! Par effet domino, voilà aussi pourquoi Chelsea, Tribeca, Meatpacking se sont reconstruits sur eux-mêmes de façon humble, plus respectueuse de leur première phase d'urbanisation ; voilà encore pourquoi l'on peut célébrer l'atmosphère incomparable, authentique, nostalgique de Greenwich Village et de Soho, et faire patrimoine dans un environnement préservé d'une densification financièrement non solvable.


The American Grid and the Urban Yo-yo

Ainsi, Ground Zero a été dans une certaine mesure le catalyseur et dans tous les cas un révélateur contemporain de New York à elle-même : comme toutes les cités impériales des civilisations passées et probablement à venir, elle est soumise à des cycles d'expansion, de rétractation voire d'effondrement et parfois de régénération – certaines n'ayant pas eu cette opportunité. En ce sens, elle n'échappe pas à l'histoire mais la fabrique. Ce fait qui peut paraître couler de source pour une ville européenne par exemple, n'est pas si évident pour une cité américaine relativement jeune : c'est en réalité la colonne vertébrale de la stratification urbaine new-yorkaise au-delà de l'épiphénomène issu des attentats.

La grille, entre attrition, robustesse et résilience

New Amsterdam (CC BY-SA N. Quantin)



Car aux fragiles campements lenapes qui se sont implantés sur cette île parmi tant d'autres à l'embouchure de l'Hudson et de l'East River, et dont on ne conserve que peu de connaissances, a succédé le comptoir hollandais qui s'est lui-même fondu dans la colonie anglaise11. Celle-ci fut absorbée par l'expansion dévorante de la république américaine qui l'a profondément remaniée à certains endroits. Ainsi, progressivement, Manhattan a dépassé – ou plutôt surpassé – son œcoumène premier habité ponctuellement par des chasseurs-cueilleurs semi-sédentaires qui y formulèrent leurs propres sentiers de chèvre, firent trace, défrichèrent puis investirent leur espace vital. Car le processus s'est accéléré à mesure que le Nouveau Monde devenait Eldorado – mantra extractiviste curieusement remis à la mode à la fin de ce premier quart de XXIe s. L'industrialisation de la fabrique urbaine instaura une matrice d'expansion cadastrée comme une sorte d'entité méta, prospectiviste et paradoxalement hors-sol contribuant à rendre le rapport à la terre abstrait – à l'opposé de la pensée amérindienne12 – et favorisant l'émergence d'une vision dualiste, matérialiste et financière du foncier, explicitement centrée sur la valorisation de la ressource de cette langue de terre émergée aux confins du monde. Concrètement, le changement de braquet intervient pour New York lorsqu'en 1811, le Commissioners' Plan est adopté13 et qu'il structure l'horizon juridique de l'ensemble de l'île selon un ordre cartésien anthropique qui reste parfaitement lisible et toujours redoutablement opérant plus de deux siècles plus tard.

Ainsi, sur le même modèle de la grille américaine qui parcourt tout le continent, mais avec une résolution beaucoup plus fine réglant à la fois la circulation fluide et la densification progressive, ce plan établit une maille orthogonale qui fonda le Manhattan contemporain, fait de blocs divisés par 12 avenues et 193 rues de Houston Street jusqu'au nord de l'île. Destinée à organiser l'expansion future, la grille sert ainsi de terrain de jeu aux droits à construire dans une logique d'urban planning continu, maîtrisé. Le sol est vu comme une ressource à exploiter, une mine urbaine, une source de profits futurs. Un business plan, en somme. Cette stratégie classique des modélisations de l'expansion – que l'on retrouve dans les plans d'urbanisation de l'Empire romain, les stratégies de défrichage et d'exploitation des villeneuves du Moyen Âge capétien, les polders hollandais gagnés sur la mer ou encore les colonies européennes telles que le Buenos Aires des conquistadors ou le Chợ Lớn chinois reformaté par les Français aux marges de Saigon – instaure une découpe du sol en lots facilement commercialisables et développables. De trace laissée dans la forêt pour relier les frêles implantations, New York est passé en 150 ans au tracé régulateur et même dominateur qui opère le sol. Et étonnamment, le bistouri a généré une souplesse contre-intuitive qui a permis à Manhattan d'absorber au fil du temps des chocs économiques, technologiques et urbains successifs.

Quelque part aux franges de Midtown depuis l'Empire State Building (CC BY-SA N. Quantin)



La rigueur apparente est de fait un facteur de flexibilité sous-jacente : en favorisant la densification autant que de besoin, cadrée par des règles, des droits et des contreparties, elle a permis de contractualiser la valeur économique potentielle, de planifier le profit et de libérer ainsi l'adaptabilité du process d'urbanisation et de renouvellement. Construction, perte de valeur, crash, paupérisation, curetage, changement de destination ou d'usage, rebond après une crise et recomposition sociale, puis à nouveau tension, densification, cash : tout est possible comme une fausse improvisation mouvante et une vraie intuition savante sur un thème de jazz bien établi. La ville, ainsi, se transforme par attrition : rues, bâtiments et quartiers subissent l'usure du temps, les crises économiques et les bouleversements sociaux, perdant certaines fonctions pour en acquérir d'autres, dans un cycle de destruction et de régénération continu – bien que par à-coups comme nous l'avons déjà vu dans les articles précédents au bord de l'Hudson ou à Dumbo.

De Downtown à Midtown, premières hauteurs et première chute

En ce début de XXe siècle, alimenté par le flux tendu incessant de l'immigration de masse qui débarque sur Ellis Island, le boom économique et démographique new-yorkais entraîne, telle une courroie de transmission, des usines qui tournent à plein régime et structure au même moment le processus de chaîne de production théorisé par le taylorisme. Dans une sorte d'effet-écho la construction prend le même chemin et produit logements, activités, commerces dans un rythme effréné qui emplit les grilles foncières des sœurs ennemies de Manhattan et Brooklyn14. Comme Chicago, la rivale, New York hausse le ton et le col et invente quasiment le concept de gratte-ciel. Downtown en tant que zone centrale historique, attractive, saturée et particulièrement dense, est la première à empiler les étages sur un modèle luxueux et une esthétique Art déco vers 1910. Néanmoins, elle conserve une assise plus ancienne qui se révèle moins facile à bâtir de façon rationnelle et rentable.

Home of the entertainment (CC BY-SA N. Quantin)



Car dans le même temps le Commissioners' Plan se déploie au Nord et Midtown bénéficie du triple avantage d'être sur le rocher, étayé par une trame orthogonale à l'exception notable de Broadway qui provoque d'heureux accidents15 et à mi-distance entre le Downtown décisionnel et les loisirs de Central Park. Ainsi, vers 1920, Midtown prend le relais de la densification et devient petit à petit le deuxième centre névralgique de Manhattan. C'est l'endroit parfait pour que se développe la voix de l'Amérique qui, devenue sans conteste première puissance mondiale alors que la Grande Guerre s'éloigne, commence à mettre en place son soft power via le développement d'une véritable industrie de l'entertainment et du free speech. Ce n'est pas un hasard si, dans ce nouveau cœur de chauffe qui projette ses néons vers le ciel de Manhattan, voit se développer simultanément le Theater District (ses spectacles grandioses et sa vie nocturne intense) à deux pas du Radio City Music Hall (lui-même situé dans le même complexe que RCA/CBS) et des grands journaux au rayonnement si intense qu'ils donnent leurs noms aux places qu'ils occupent (Times Square et Herald Square). À la fin de cette décennie d'années folles sont lancés quasi simultanément trois chantiers emblématiques : le vaste ensemble du Rockefeller Center, le Chrysler Building et l'Empire State Building16. Véritable phare qui règne sur le monde, Midtown déchante cependant à l'instant même où elle atteint le firmament, car ces trois icônes en gestation ne sont même pas terminées quand survient la crise de 1929, en bonne partie résultante de la surchauffe d'une économie spéculative décorrélée de l'économie réelle qui peine à suivre. Et tandis qu'un certain jeudi noir dans le Financial District, les petits messieurs en costume s'envolent pour la première fois par les illustres fenêtres de la réussite qui les fuit, les tours de Midtown s'apprêtent à rester vides jusqu'à la Seconde Guerre mondiale.


C'est dans cette période cependant que prend corps dans un monde en pleine effervescence le récit urbain d'un New York bâtisseur et conquérant, avec son iconographie et ses figures propres parfaitement signifiées17 et sa poétique d'une skyline en perpétuelle évolution, sexy comme un morceau de Gershwin, robuste comme un passage de Count Basie, dessinant la promesse collective d'un swing enjôleur et triomphant à nul autre pareil. Midtown, après ce premier roller coaster – montée, excès, effondrement, attente – se prépare sans le savoir à d'autres cycles d'expansion.

American dream vs urban nightmare

Car la ville qui ne dort jamais peut-elle mourir ? Cependant que les USA sortent avec difficulté de la Grande Dépression grâce à l'économie de guerre, New York s'embarque avec une vitalité retrouvée dans la période nouvelle qui s'ouvre après la Seconde Guerre mondiale. Rallumant la lumière du monde (libre), héraut d'un capitalisme triomphant, chantre de la réussite individuelle et collective, l'Amérique – le pays a en quelque sorte préempté son continent dans l'imaginaire collectif – se relève et croque la vie à pleines dents : société de consommation, âge d'or de l'automobile, modernisme béat, le sillon culturel vers des lendemains qui chan… sourient aux audacieux est tout tracé. Les fortunes familiales colossales construites sur l'industrialisation et l'économie extractive se regonflent, les grandes sociétés prospèrent et s'émancipent du carcan national soumis aux lois anti-trust18, diversifient leur champ d'activité vers une activité tertiaire florissante et deviennent des multinationales qui profitent également du changement de doctrine géopolitique19 tandis que la mondialisation pointe son nez.

Avenue of the Americas (CC BY-SA N. Quantin)



Un grand projet de rénovation urbaine baptisé Urban Renewal est lancé dans les grandes villes américaines pour résorber les problématiques endémiques d'insalubrité : du Bronx au Lower East Side, de Spanish Harlem à Alphabet City, la tabula rasa devient un modus operandi et produit comme ailleurs dans le monde de grands ensembles où loger en masse les classes populaires grâce à des machines à habiter aux hautes et austères silhouettes de briques serties dans du vert. Jusque dans le cœur de Manhattan les projets de restructuration urbaine fleurissent, à l'image du plan Moses20 qui ambitionne de révolutionner les mobilités de la mégapole en remodelant en profondeur des quartiers entiers à l'aune de la voiture individuelle. Autant poule aux œufs d'or qu'œuf matriciel, celle-ci est à la fois un produit de consommation de masse dont il convient de maîtriser la chaîne de valeur depuis les ressources – pétrole, acier, infrastructures supports… – jusqu'au produit fini – expérience client, image de marque, marge commerciale – et un projet civilisationnel, autant vecteur de liberté et d'émancipation de l'individu que véhicule des transformations des structures sociales et des rapports interpersonnels.


New York rayonne à nouveau, et de cette période naissent de magnifiques programmes architecturaux et urbains issus du CIAM qui impactent à nouveau durablement la vision d'un monde qui a les yeux braqués sur the place to be. Certaines pièces deviennent des landmarks21 du style international. Midtown se hausse du col et étend son attractivité en remodelant le cadastre de part et d'autre de Park Avenue pour accoucher de quartiers chics ; en vis-à-vis du Rockefeller Center, le long de la 6e avenue entre la 45e et la 55e rue, surgissent d'impressionnants ensembles tertiaires : style minimaliste, boxies de verre et d'acier, halls monumentaux qui se prolongent sur des parvis impeccables, froideur carnassière habillée de matériaux luxueux et ajustée comme un costume croisé. Downtown de son côté se restructure et vient happer les flux de transports en commun et de véhicules jusque sous de gigantesques mégastructures multifonctionnelles sur dalle. L'urbanité y gagne en complexité, en épaisseur, creuse le sol et tutoie le ciel. Le premier World Trade Center y voit le jour et renforce encore l'esthétique glacée associée à la finance ; Battery Park jaillit des anciens docks et de grands espaces battus par le vent et grillés par le soleil remplacent une partie du lacis de rues à l'européenne de New Amsterdam ; les abords des ponts construits à l'articulation du XIXe et du XXe s. sont pris dans les rets des bretelles d'autoroutes urbaines qui lancent leurs grappins loin à l'intérieur des terres et de Long Island en permettant aux cols blancs d'échapper le soir venu aux tentacules de la pieuvre.

Singin' in the Rain, Times Square (CC BY-SA N. Quantin)

Emportée dans une crise de croissance démesurée, broyée par les propres besoins de son métabolisme obèse, la ville commence doucement à s'autodigérer tandis que beaucoup s'en échappent. Argent facile, déchéance morale, corruption à tous les niveaux font surgir un mutant de ses entrailles : Gotham City. L'expressionnisme à l'eau-forte – façon polar où le reflet de la lame de couteau surgit dans la nuit noire – vient former un puissant oxymore psychédélique avec l'esthétique moderniste – façon Playtime de Jacques Tati –, éclatante, léchée jusqu'à la dissolution de son identité dans un idéal générique et déshumanisé. Le contraste entre les golden boys et le lumpenprolétariat s'accentue à mesure que l'industrie rouillée se décompose dans les mirages de la spéculation ; les lumières stroboscopiques de Times Square où les yuppies oublient leur vie vide balancent leurs flashs jusque dans les flaques des sombres ruelles voisines où prostitution, drogue et meurtres prolifèrent22. Déambulant de bars interlopes en coffee shops crasseux au bout d'une nuit qui façonnera sa voix rauque, Tom Waits23 croise la silhouette anonyme d'un Patrick "Dr Jekyll & Mr Hyde" Bateman24, sourire enjôleur et feuille de boucher prête à l'emploi pour tailler aussi bien dans les crédits hypothécaires que dans le corps diaphane des brebis énamourées qui parsèment sa route rêveuse ; au volant de son taxi jaune psychotique, Travis Bickle hésite entre assassinat politique, règlement de compte héroïque et dissolution dans les bas-fonds de Broadway tandis que Joe Buck s'affranchit de son cheval pour chevaucher le milieu de la nuit à même le macadam luisant et défoncé ; le Donald Trump 1.0 surfe nonchalamment sur la vague de son succès en demi-teinte et devient soudain bankable en guest d'une comédie familiale sado-maso – tout en s'acoquinant dans la pénombre avec son poto Epstein et ses gourgandines jetables ; pendant ce temps, les Clubs Kids naviguent camés jusqu'à l'os entre néo-punk radical, pré-cosplay trashy, pseudo flashmobs anarchistes et cannibalisme opportuniste et tout aussi défoncé que la chaussée. Gloire et chaos se mêlent, say no future and make money. Des quartiers entiers s'effondrent, étouffant dans leur propre misère ; le Bronx agonise dans un décor post-apocalyptique au-delà de l'Harlem River. La violence devient endémique. Au milieu des années 70, la dette municipale crève le plafond et City of New York est au bord de la faillite, croulant sous les charges fixes et la masse salariale proliférante, que d'aucun dans leurs tours d'ivoire trouve grouillante. Au même moment, les toutes-puissantes compagnies de taxis grondent tout en graissant la patte de fonctionnaires et de politiciens véreux25 tandis qu'un nouveau krach boursier mondial survient en cette année 1987, plongeant Wall Street dans la sidération. Va-t-on revoir brûler Icare ? À mi-chemin entre Metropolis et M le Maudit, New York semble pourrir sur pied.

Tel un Phénix

La cité va renaître à nouveau, cette fois-ci par recyclage : face à la fin d'une période de prospérité économique inédite, née après la guerre et brutalement close par le premier choc pétrolier, face à une crise de croissance urbaine qui confine parfois à la dégénérescence, et face à la décote des droits à construire fondés sur la hauteur des tours tandis que la vie se retire à leurs pieds, la ville est contrainte de se réinventer, en particulier dans les quartiers longtemps délaissés. Après avoir construit, démoli et reconstruit en un laps de temps très court, Big Apple découvre son histoire et la densité de son patchwork ethnologique, où chaque communauté – des Italiens aux gays, des punks aux Pachtouns26 – devient tête de pont mondiale de son groupe sociologique spécifique.

Greenwich Village over the rainbow (CC BY-SA N. Quantin)



Paradoxalement, cette période voit la revanche des quartiers aux franges des îles, longtemps aux marges de la dynamique d'intensification urbaine et de densification du bâti par le haut qui préexistait, et premières victimes collatérales du mode de fabrique urbaine précédent : fortement contraints par les nuisances matérielles et immatérielles engendrées par la matrice des circulations que Moses leur a, au sens propre, superposée, ces espaces immenses survivent et tentent de se réinventer dans un underground bohème, encore loin d'être bourgeois. En cette fin de millénaire et depuis un quart de siècle, ils sont souvent à l'agonie, alternant habitat de relégation et activités industrielles et logistiques historiques en déprise. Aujourd'hui encore et malgré (ou à cause) de trente ans de remembrement foncier, de rénovation bâtimentaire, de développement immobilier et de gentrification, leur avenir reste contrasté dans une mutation souvent inachevée, comme nous avons pu l'entrevoir au fil des articles de cette série avec les quartiers de Hell's Kitchen, le long de l'Hudson, du Lower East Side et de Dumbo de part et d'autre de l'East River.

En parallèle du point de vue de la gestion politique, New York change de période. Les maires successifs27 procèdent comme des managers et soumettent la ville à un remède de cheval : en quinze ans, ils restaurent l'ordre face à la criminalité endémique, "nettoient les rues", apaisent l'espace urbain et redonnent de l'attractivité à la ville vue comme une marque dont il faut redorer le blason dans un grand rebranding qui rend glamour ce qui, peu de temps auparavant, apparaissait glauque comme par exemple Times Square. Et le yo-yo urbain se confirme, ce qui était marge devient moteur. Car tandis que Downtown et Midtown sont dans un temps faible et attendent le retour de la folie de hauteurs, les quartiers qui les relient – situés dans ce qui a longtemps constitué une sorte de ventre mou du core urbain – se retrouvent paradoxalement au centre du je. La nature du sol sur lequel sont construits ces quartiers intermédiaires les exclut d'une spéculation basée sur la démolition/reconstruction en hauteur, no problem, c'est leur cachet, leur capacité d'être le reflet de l'excentricité, de la personnalité et de l'authenticité de leurs nouveaux maîtres qui va permettre à des pans entiers de la ville de revivre et de se restaurer : West Village, Greenwich Village se transforment en cocon douillet des querelles intellectuelles feutrées tandis que les révolutions se détendent et prennent leur aise ; Soho s'affiche comme une vitrine chic et arty dans ses Cast Irons à la classe folle ; Tribeca et Chelsea se rêvent soudain cosy et décalés mais profondément bourgeois.

Chelsea Market (CC BY-SA N. Quantin)



Chaque entité est progressivement reconditionnée dans une nouvelle (factice ?) identité brandie comme une marque à coup de vastes opérations de rénovation urbaine d'une vitalité inégalée. Pendant ces mêmes années, la myriade d'éclats kaléidoscopiques qui compose l'âme et le cœur de Manhattan se réinvente, passant de has been à places to be, sommet du hype et enchaînement des coins les plus chers d'un New York à nouveau glamour, trendy, vivant. Dans un savant jeu d'acquisitions, de changements de destinations, de valorisation par l'usage, la communication et la science de l'événement et de l'opportunisme new-yorkais, la ville découvre un peu à l'insu de son plein gré qu'elle peut se refaire sur elle-même comme on pomponne son lifting à coup de gloss et de botox en tirant partie de ses faiblesses structurelles – au sens propre comme au sens figuré – et en valorisant son patrimoine immobilier, architectural, urbain et immatériel. Car en bonne matrice, la grille ne disparaît jamais mais sert de cadre aux disgrâces comme aux retours en grâce.

Point de fuite

Le temps passe, les générations s'enchaînent et la ville qui ne sait toujours pas dormir n'en finit plus de muter, se dévorant autant qu'elle se réinvente, renaissant de ces cendres qui amendent le terreau fertile de ses identités multiples, croisées, mouvantes et situées. Par-delà le mythe que porte cette date qui résonne comme un appel aux secours, New York continue dans ce premier quart du XXIe siècle à se phagocyter autant qu'elle se nourrit. Activée par le trauma, l'urgence est là de nouveau comme lors de sa croissance adolescente, et la grandeur – peut-être même la grandiloquence – semble rendue nécessaire par résilience ou par vengeance – par arrogance ontologique à reconquérir.

Par-delà la grille : construire, reconstruire, sur-construire

Lorsque High Line valorise le foncier (CC BY-SA N. Quantin)



Le cas particulier de Ground Zero mis à part, le changement de trajectoire du yo-yo urbain s'amorce à l'articulation des siècles avec la High Line28 qui marque la renaissance d'un quartier qui s'invente autrement que monofonctionnel et serviciel et dont les modalités d'urban planning s'inscrivent dans la droite ligne de la rénovation/gentrification qui a transformé le Chelsea voisin peu de temps auparavant. Mais ici, l'infrastructure est au centre du modèle régénératif, pensée comme le système nerveux de la recomposition. L'ancienne voie ferrée desservant les entrepôts en aérien devient promenade, promontoire, tapis volant. L'effet est saisissant, car la déconnexion du sol n'est pas celle d'un système de dalle et de passerelles façon Mouvement moderne, elle préexiste aux tissus alentours qu'elle a contribué à irriguer dès l'origine et dont elle sert d'armature à leur nouvelle vie. On se croirait sur la promenade plantée menant à la pelouse de Reuilly29 dans le XIIe, surplombant l'avenue Daumesnil et préservée de son capharnaüm, naviguant au droit de l'intime des appartements riverains. De part et d'autre, les immeubles sont souvent récents mais travaillés dans la matière, la texture : les lieux, les interfaces, les détails sont chaleureux, incarnés, les espaces publics variés, intimes, rafraîchissants. Le platelage bois et les nombreuses insertions de végétation contrastent avec le Manhattan d'en-bas, minéral, bruyant, bousculé de véhicules, tellement plus agressif. Expérimentation américaine du développement durable, ce quartier marque un tournant pour New York car il fait la jonction aussi bien spatiale que temporelle entre une période qui revisitait son patrimoine – ici on fétichise la ruine, la friche, pour la magnifier et la rendre bankable – et une autre qui assume à nouveau de bander ses muscles, partir à l'assaut du ciel, se parer à nouveau des montures en titane, des verres fumés et des mâchoires carrées des winners : Hudson Yards !

Dans les décennies qui précèdent ce projet inédit dans sa forme, les projets urbains de l'ouest de Manhattan suivaient la logique de rénovation de l'existant au travers des bâtiments historiques (Chelsea, Meatpacking) ou des espaces publics activant la mutabilité foncière (High Line, Hudson River Park). Aussi importantes que soient ces opérations complexes, méticuleuses et longues, leur impact est nettement plus modeste sur la skyline iconique et donc par extension sur l'image de NYC. De facto, ce qui frappe dès qu'on aborde Hudson Yards en piétons écrasés par la densité inhabituelle de tours contemporaines – inhabituelle même pour Manhattan au regard de la surface somme toute assez restreinte de l'opération – c'est le changement d'échelle de la restructuration urbaine, dans sa forme, son intensité et par la nature des interventions publiques et privées30.

1, 2, 3, Hudson ! (CC BY-SA N. Quantin)



Une soudaine élévation (CC BY-SA N. Quantin)

En d'autres termes, Hudson Yards consacre un changement de paradigme majeur qui impulse le début d'une nouvelle époque de construction en hauteur, dont l'approche typiquement new-yorkaise a été mise en sommeil depuis les années 70. Car le plan de 2005 repose non seulement sur un rezoning massif de plus de 60 blocs (!) mais également sur une restructuration profonde du droit d'usage des sols et des droits aériens par la construction de dalles au-dessus d'infrastructures ferroviaires, maintenues en service et gérées par la MTA, propriétaire des terrains. À terme, 1,7 million de mètres carrés auront été développés au-dessus de la gare de triage ! C'est cette stratégie d'ingénierie urbaine – coûteuse et complexe notamment juridiquement – qui rend cependant possible la superposition de programmes privés de grande hauteur sur un site jusqu'alors considéré comme un espace dévolu à la logistique, et donc d'une valeur faible car extensive. Ce basculement n'est pas naturel dans le droit urbain américain et nécessite un processus de révision des documents-cadres d'aménagement à grande échelle intégrant des négociations entre les sphères publiques et privées ainsi que des arbitrages politiques autour des bénéfices attendus pour chacune des parties. Car l'opération nécessite une remise à niveau des services rendus à la population au regard de l'intensité des usages et de la densité résidentielle apportées par le projet dans un secteur auparavant dépourvu d'équipements. Ainsi sont engagés parallèlement l'extension de la ligne 7 du métro, l'aménagement d'espaces publics, la construction ex nihilo d'écoles et de services. L'ensemble des investissements publics s'inscrit donc comme une contrepartie à la vente massive de droits à construire que permet la réalisation de l'infrastructure de dalles. En quelque sorte Hudson Yards recrée un nouveau sol qui flotte au-dessus de celui qui reste dévolu aux voies, ce qui rend au sens propre l'opération "complètement hors-sol" !

Ce dispositif d'urbanisation partage certaines analogies avec d'autres opérations dans les métropoles européennes, mais aussi des différences profondes liées à la politique économique américaine. En France, des extensions se mettent en place à la même époque à La Défense (1 million de mètres carrés) ou à La Part-Dieu (500 000 mètres carrés) afin de valoriser en les densifiant des sites créés dans les années 70. Dans un autre registre, Paris-Masséna se rapproche du modèle new-yorkais en recouvrant in extenso le faisceau émanant de la Gare d'Austerlitz, mais le projet émane d'une maîtrise d'ouvrage publique et s'insère dans un tissu déjà très urbanisé bien que marginalisé par les infrastructures. La spécificité américaine tient ici à l'articulation des investissements lourds ouvrant des droits aériens et aux modèles de financement axés sur la captation des revenus futurs, ce qui n'a pas d'équivalent strict dans la plupart des opérations européennes. Cependant ces opérations d'extension ex nihilo, malgré leur différence de montage juridique, s'inscrivent dans un modèle d'urbarchitecture complexe et consommatrice de ressources matérielles et immatérielles. Elles mobilisent des capacités techniques immenses et des jeux politiques imbriqués et fragiles, plus technocratiques que démocratiques, dans une logique de fabrique quasi industrielle de la ville au sein de contextes urbains déjà saturés. Fondamentalement ces modèles dominants, typiques des années 2000-2010, interrogent la soutenabilité de la densification des mégalopoles en matière de consommation des ressources, d'impacts sociaux, de gestion de la ville et de mutabilité et adaptation de ces ensembles en seconde vie.


La ville interstitielle : habiter la hauteur, stocker la valeur

Au même moment un peu plus au nord du West Side commencent à s'opérer des transformations moins brutales : point de chantiers titanesques enjambant l'infrastructure mais des projets plus subtils qui amorcent un autre modèle de renouvellement urbain, toujours en cours aujourd'hui et tout aussi révélateur de la façon dont la grille reste le moteur consubstantiel de la fabrique urbaine. On assiste ainsi à l'émergence d'adjonctions chirurgicales qui travaillent la maille du cadastre sur des sites contraints mais ciblés que l'on hypertrophie. De nouveaux terrains de jeux apparaissent sous la forme de parcelles à peine remembrées, tout au plus des demi-îlots. Ces fragments urbains gagnent dans les années 2000 une valeur foncière précisément parce qu'ils condensent visibilité, centralité et rareté : frêles friches, parkings en ouvrage à faible rentabilité locative, entrepôts occupant une emprise relativement importante mais peu de volume, surfaces extensives servantes du métabolisme urbain, tous ces résidus ponctuels, historiquement inclus dans la grille, deviennent progressivement des prospects pour un nouveau champ d'expérimentation de la couture urbaine qui recomposerait la dentelle en la monnayant. Manhattan ne pouvant s'étendre, elle s'épaissit localement, enfle, cherchant à tirer le maximum de chaque tènement dans un processus assez vernaculaire – la densification s'étant finalement toujours faite ainsi. L'urbanisme entre alors dans une phase de rendement différentiel tout en restant attaché à la structure traditionnelle de l'îlot divisé en lots privés. En l'optimisant en termes d'architecture, de morphologie et de règlementation, il sculpte dans un jeu savant alignement, gradins et extrusions.

Ainsi de l'Hudson à l'East River, une bande foncière large de quelques rues seulement semble fonctionner comme un velcro entre Midtown et Central Park et voit progressivement s'allumer des opportunités mirobolantes sur le moindre confetti de foncier disponible. Le Time Warner Center à Columbus Circle, puis le 56–57 West le long de l'Hudson31 sont les prémisses d'un nouvel Eldorado en formation et incarnent en ce sens un moment de bascule : ni simples objets iconiques, encore moins mégaprojets systémiques, ces opérations hybrides réarticulent socle, programme mixte et verticalité dans un rapport encore lisible à l'espace public, au piéton, au paysage, très new-yorkais dans la manière dont ils s'ancrent à la rue tandis que les hauteurs s'envolent. Ce type d'opérations mixtes participe d'un monde encore inclusif. La skyline ne se projette pas dans l'horizon stratosphérique d'une réussite individuelle et conserve un ancrage au sol comme dans le Midtown du cœur du XXe siècle : on circule toujours à son chevet le long d'une façade que l'on touche, on y consomme souvent en franchissant le seuil d'un hall qui s'affiche franchement sur la rue, on y habite parfois à ses étages inférieurs ou ses sommets, et à défaut la silhouette de l'objet architectural s'impose au regard du passant pourvu que celui-ci se casse la nuque à vouloir tutoyer les nuages32.

Mais dans ce topos si particulier, la logique filiforme et spéculative de Billionaires' Row33 se profile dans cet horizon spatialement quasi métaphorique : après la ville « machine-outil » d'Hudson Yards, brutale et laborieuse, advient la ville « cash machine » des pin towers, colosses sylphides aux pieds d'argile ancrés dans le rocher, fins comme des roseaux dans le vent de l'estuaire, tours d'ivoire qui portent si bien leur nom de « gratte-ciel », si peu discrètes qu'elles vont une nouvelle fois révolutionner l'architecture et l'image de New York. Après un bref instant comme suspendue dans les airs, la poésie cède le pas à la capitalisation.

56 Leonard St, aka Jenga Tower, ou comment Herzog & de Meuron s'intercalent dans la grille (CC BY-SA N. Quantin)

Dos à la rotondité de Columbus Circle, nous y voilà : à bâbord, le Park apparaît d'autant plus immense et métaphysique qu'il bute contre cette batterie d'épingles à tribord, mi-défensive, mi-arrogante, barrière d'octroi de la ville-produit qui a chassé la ville productive en en mangeant le sol. Vers l'est, l'ouest et désormais vers le nord, Midtown n'en finit pas d'étendre son emprise de blocs en blocs jusqu'à la lisière du parc d'où émergent ces tiges de bambous rhizomatiques qui semblent coloniser le moindre espace libre. Au-delà des frondaisons, la vaste respiration de la canopée horizontale fait crânement face à cette hyper-verticalité – tout à la fois fruit de la vitalité de la stratification urbaine et rictus figé de l'arrivisme capitaliste ô combien explicitement triomphant. Sans ambages, à nouveau, nous y voilà : le man spreading de silice et d'acier de Bateman et consorts toise la forêt urbaine elfique d'Olmsted, presque maternelle. Qu'avons-nous fait d'autres, nous autres humains, que de dresser dans la jungle de nouveaux temples pour ces dieux autoproclamés, d'engraisser ces veaux d'or en crachant à la face de Pachamama ? Quelle métaphore plus puissante que cette opposition dualiste entre nature et culture, entre symbiose et ultra-individualisme ?

Vers l'infini et au-delà

Alors bien sûr le geste est magistral, le coup de crayon virtuose et la sensation irréelle et magique comme face à un dessin de François Schuiten ou un livre de Frank Herbert. Prouesse ingénieuse d'ingénieur, extrême finesse de l'architecture, trait de génie bleuté, exquise courbe tendue vers le ciel : tous les qualificatifs sont bons pour ces landmarks-signature, déjà icônes sur papier glacé avant que d'être. Les noms d'architectes font rêver : Nouvel, De Portzamparc, Viñoly, SHoP… Mais à quel prix34 ?

Car désormais ce sont des mégamachines qui commencent à s'extruder de nouveau du cœur de Midtown. Le Yo-yo est reparti vers le haut, mais est-ce bien soutenable dans une ville-monde qui semble s'autodigérer autant qu'elle épuise les ressources très loin de son interland ? Depuis dix ans les projets se multiplient et avec eux les observatoires toujours plus extraordinaires : The Edge à Hudson Yards en 2020 (plus haute plateforme à l'air libre de l'hémisphère occidental), Summit Vanderbuilt en 2021 entre Top of the Rock (rénové en 2005) et l'Empire State Building tandis qu'au sud One World Observatory trône tout en haut du nouveau WTC35. La skyline parle à la skyline et devient bavarde, verbeuse, tandis que chaque supertall se rêve licorne ultime, image de la cité. New York fabrique des individualités qui ne sauraient se fondre dans la masse, bien au contraire, et plongent leurs racines dans le strass et les paillettes de ce Broadway qui coule à leurs pieds comme une rivière de diamant. La ville entière tel une collection géante d'artefacts produit une sorte de spectacle qui s'auto-cite en permanence, comme une succession de miroirs disposés en quinconce qui se reflètent dans un kaléidoscope infini empreint de puissance et de vanité.

270 Park Ave, un nouveau titan en construction (CC BY-SA N. Quantin)



La 57e rue au droit de Center Park (CC BY-SA N. Quantin)

Mais de nouveaux golgoths bousculent déjà le ciel de Midtown, cap à l'est désormais aux alentours de Central Station le long de Park Avenue. Un nouveau titan au sigle de JPMorgan Chase36 et monté sur d'étranges échasses vient de pousser sous la baguette de Sir Norman Foster ; toisant l'Empire State Building du haut de ses 423 m, ce bijou d'ingénierie écrase sans vergogne la délicate architecture de la gare centrale. À ses côtés, le Metlife Building pourtant si particulier à New York avec sa position en fond de perspective semble intimidé. Mais le géant sera bientôt rejoint par des plus grands, des plus forts que lui : bientôt au 350 de cette même Park Avenue, Foster récidive et gagne quelques étages de plus. Et puis, au 175 du même axe nord-sud, le Commodore aussi viendra lancer ses fondations entre les voies ferrées – décidément champ de bataille du XXIe siècle37. Dans l'ombre de ces trois aux pieds nickels dépassant tous les 420 m, le Chrysler Building – furtivement un siècle auparavant plus haut immeuble du monde – paraît presque chétif dans son délicat habit Art déco dont se réclament pourtant à coup de clins d'œil stylistiques appuyés ses descendants putatifs.

De l'autre côté de Midtown, la 8e avenue se réveille également et marque comme une nouvelle frontière en direction d'Hudson Yards ; un jour peut-être les deux hotspots se rejoindront-ils par les airs. Mais dès à présent, un projet fou baptisé The Torch38 a vu son chantier redémarrer après plusieurs années de valse-hésitation. Au bord d'une gigantesque excavation, 3 brownstones se serrent les uns contre les autres : rescapés on ne sait comment de l'enfer du remembrement, ils seront bientôt absorbés par l'immense construction dystopique qui progressivement sort de terre. Inspirée de la forme de la torche de la Statue de la Liberté avec ses étages qui s'évasent à mesure qu'ils grimpent, cette nouvelle tour iconique semble vouloir gravir à son tour l'escalier du paradis new-yorkais.

Frêles survivances bientôt enveloppées par The Torch (CC BY-SA N. Quantin)



La stratification jusqu'à l’effondrement ?

Mais qui de Led Zeppelin ou d'AC/DC sera l'oracle de New York ? Car l'autoroute de l'enfer semble tout autant un destin tout tracé tandis que la ville semble l'incarnation parfaite de l'anthropocène. Le gros mot est lâché. Voilà la sensation qui prédomine lorsqu'on parcourt en long (les avenues), en large (les rues) et en travers (Broadway !) cette petite île Lenape du bout du monde après qu'elle ait été accostée, habitée, exploitée, mise en coupe réglée puis lacérée de tant d'histoires, de tant de mondes, couverte et recouverte de tant de strates sociales, économiques, philosophiques, spirituelles. Tant et tant de destinées semblent s'être nouées ici dans cet accélérateur de l'espace-temps de l'Humanité qu'ont été ces deux derniers siècles et demi depuis que Singe a transformé son silex en machine-outil. Aussi loin que les souvenirs et les regards portent, Manhattan – puis les cinq boroughs, puis la région urbaine entière et jusqu'à la mégapole Boston-New York-Philadelphie-Washington-Baltimore – a façonné autant qu'elle a fasciné la planète entière, donnant un horizon les plus puissants à ses rêves de grandeurs, et de décadence.

New York, New York ! (CC BY-SA N. Quantin)



Et maintenant ? La montée des inégalités, notamment post-Covid, est à nouveau une réalité dans cette ville comme dans tant d'autres d'un monde en grande partie malade de lui-même. Une ville qui semble ne pas avoir encore anticipé que si elle est dans un cycle haut, tôt ou tard le yo-yo qui la caractérise la fera à nouveau basculer vers une chute dont elle pourrait bien ne pas se relever cette fois tant les crises s'accumulent urbi et orbi. Localement, les 20% les plus riches ne l'ont certes jamais été autant, mais l'écart devient abyssal avec les 20% les plus pauvres aux revenus 53 fois inférieurs, soit un ratio que même les mégapoles du Sud comme Mexico City, São Paulo ou Lagos n'atteignent pas ! Et pourtant Big Apple continue d'attirer comme un aspirateur aux aspirations à une vie meilleure. Le flux migratoire, loin de s'être tari, forme en silence de nouvelles strates dans le Bronx, Brooklyn et surtout le Queens gigantesque et secret, qui viennent se mélanger dans ce creuset éternel, se métisser et créoliser encore plus la ville aux mille langages39. Et tandis que les positions se durcissent et que le vote pro-Trump augmente dans les hautes sphères jusque dans les métropoles américaines pourtant traditionnellement plus enclines à voter démocrate, de l'autre côté économique et social monte une voix sourde mais puissante qui se traduit aussi dans les urnes avec l'élection toute récente de Zohran Mamdani40. Le peuple qui survit à l'ombre des tours appelle à un retour aux communs, à la solidarité, aux services publics et à la remise en question du dogme uniquement financier qui semble parfois gouverner cette ville, du sol jusqu'au ciel, et que traduit particulièrement bien cette course à l'érection de véritables coffres-forts immobiliers.

Expression même de l'œcoumène. Chemin de chèvre laissé par Singe sur la terre vierge battue par les vents, au ciel zébré d'oiseaux de mer tandis que les baleines lâchent leur geyser dans la baie avant que celle-ci ne se couvre de voiles, de vapeurs, de navetteurs, de sirènes et de ponts, de statues, de libertés et de guichets de douanes sur leur îlot soumis aux marées humaines ; hélicoptères des magnats qui sautent dans un jet qui file vers un yacht qui vogue vers une île paradisiaque, dionysiaque, satanique, là-bas, au loin, chez eux partout ; hélicoptères d'où dépassent les téléobjectifs des touristes du monde entier, sourire aux lèvres et envies stéréotypées, demain c'est sûr on descend la cinquième avenue ; hélicoptères des télévisions qui tournent en rond et à distance de ce panache de fumée chargée de plomb et de créances en millions de morceaux envolées au-dessus du trou noir où brûlent pour l'éternité les corps, fondus dans l'acier des aciéries, tombés des poutrelles assemblées boulon après boulon, mordant la poussière aux pieds des docks noirs de monde, Irlandais, Italiens, Chinois, Polonais, la Terre entière contenue dans ce mouchoir dépassant de la poche d'un chino usé. New York au fond de ton lit de misère, grelottant du froid que le crack et la solitude t'inflige tandis que derrière la porte le bébé hurle sur le parquet nu. New York en haut de ces fanaux qui brillent aux yeux du monde et qui ne parviennent pas à réchauffer ces cœurs effroyablement seuls et capitonnés dans des costumes de soi. New York perdu dans les flaques de ses rues défoncées que viennent perturber des taxis fantômes et des ambulances spectrales. New York, terrifiante, vivante, immortelle, fragile, titanesque, humaine, terrienne jusqu'au bout de ton monde.


Nicolas Quantin alias Chéricutz, le 17/01/2026



Dans la série "New York"

1. De Mannahatta à Manhattan
2. Arpenter Broadway
3. De l'Hudson à l'East River, a cultural strip
4. Brooklyn Boogie
5. De l'île lenape à Billionaire's Row : New York, laboratoire de l'anthropocène

Notes et références

  1. Laurent Testot propose, dans Cataclysmes, une histoire environnementale de l'Humanité, des clés de lecture qui éclairent la façon dont l'œcoumène s'est progressivement mu en anthropocène. Je me permets de lui emprunter ici la figure centrale de son récit, Singe, afin de rappeler qu'au-delà d'une addition d'individus, l'Humanité est une perspective anthropologique embarquée dans une odyssée qui le dépasse et dont il peine à se rendre compte qu'elle parcourt un monde fini dont le mur se rapproche à grands pas – potentiellement, probablement, indubitablement ? Chi lo sa ? Alors à la croisée de la psychologie et de la sociologie urbaine, je vous propose de partir sur ce dernier parcours de backpacker new-yorkais en emportant quelques livres de Carl Jung et son inconscient collectif, de Kevin Lynch et son Image de la Cité, de Miguel Ruiz, ses accords toltèques et le rêve de la planète. Subjectif ? Encore heureux !
  2. Le politologue américain Francis Fukuyama publie en 1989 dans The National Interest un article intitulé The End of History?, développé en 1992 dans l'ouvrage The End of History and the Last Man. Il y soutient que la chute du bloc soviétique marque l'aboutissement idéologique de l'évolution politique moderne : la démocratie libérale et l'économie de marché constitueraient l'horizon final des sociétés humaines. La thèse est fortement critiquée dès les années 1990 (Samuel Huntington, notamment), puis profondément remise en cause par le retour des conflits géopolitiques, des régimes autoritaires et du terrorisme international, en particulier après les attentats du 11 septembre 2001, qui semblent signifier une relance brutale de l'Histoire.
  3. Le terme Ground Zero est antérieur à l'attentat du 11 septembre et désigne dans le vocabulaire militaire américain depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale le point au sol situé directement sous l'explosion d'une bombe, en particulier nucléaire : son usage est attesté dès 1946 dans des rapports et la presse et s'applique dès les essais du Projet Manhattan (ironie glaçante), puis est réemployé dans les décombres d'Hiroshima et Nagasaki. Le 11 septembre 2001, l'expression est reprise spontanément par les équipes de secours et les médias pour nommer le site de l'effondrement du World Trade Center. Il n'existe pas d'auteur identifié ni de "patient zéro" connu, mais le terme s'impose collectivement par usage vernaculaire dès les premières heures.
  4. Le 26 février 1993, une camionnette piégée explose dans le parking souterrain de la tour nord du World Trade Center. L'attentat perpétré par un groupe islamiste radical fait 6 morts et plus de 1 000 blessés, les auteurs sont arrêtés puis condamnés dans les années suivantes. L'attaque visait (déjà) à fragiliser les fondations d'une tour pour provoquer son effondrement.
  5. Il est intéressant de noter que la violente mise à bas du symbole de la finance mondiale se situe entre les deux livres du géographe et essayiste américain Jared Diamond, De l'inégalité parmi les sociétés : Essai sur l'homme et l'environnement dans l'histoire (1997) et Effondrement : Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie (2006) – ce deuxième livre étant l'ouvrage réputé fondateur du courant de réflexion académique appelé Collapsologie.
  6. Après les attentats du 11 septembre 2001, la reconstruction du World Trade Center fait l'objet de concours internationaux pilotés par la Lower Manhattan Development Corporation. En 2003, Daniel Libeskind est retenu pour fixer l'organisation mémorielle du site et la réintégration partielle de la trame viaire. La tour principale, redessinée par David Childs (SOM), devient One World Trade Center, achevée en 2014 et culminant à 541 m (1 776 pieds). L'opération associe mémorial, musée, pôle de transport et tours de bureaux (Foster, Rogers, Maki), dans une recomposition urbaine où se conjuguent impératifs symboliques, sécurité renforcée et relance immobilière du Lower Manhattan.
  7. La notion de métabolisme urbain, formalisée dès les années 1960 par l'ingénieur Abel Wolman, analyse la ville comme un système de flux (énergie, eau, matériaux, déchets) comparable à un organisme vivant. Cette approche est reprise et enrichie par les travaux sur l'écologie politique urbaine (Erik Swyngedouw) et sur la mine urbaine, qui considèrent la ville comme un stock géologique artificiel de ressources. Dans le contexte de l'anthropocène (terme popularisé par Paul Crutzen au début des années 2000), les métropoles apparaissent comme des acteurs géologiques à part entière, transformant durablement les cycles biogéochimiques. Les métaphores du corps social, de ses flux conscients et inconscients, prolongent cette lecture systémique où la ville fonctionne à la fois comme organisme, infrastructure et production matérielle du monde.
  8. Publié en 2006 (traduction française, 2007), La Belle Vie de Jay McInerney s'inscrit dans le New York du 11 septembre en s'accrochant à l'intime et au social plutôt qu'au spectaculaire. Le roman suit deux personnages mariés, qui ne se connaissent pas mais se rencontrent en participant aux actions bénévoles mises en place autour de Ground Zero dans les jours suivant l'attentat. À travers cette relation est décrite une forme de sidération collective et individuelle appartenant autant à la petite qu'à la grande histoire.
  9. D'une part, le 11 septembre acquiert instantanément un goût de déjà-vu dans la culture populaire – un remake IRL d'une production hollywoodienne mettant en imaginaire l'effondrement et le jour d'après, à mi-chemin entre le thriller plein d'explosif et l'invasion extraterrestre – et d'autre part, un changement de regard définitif de la part du monde artistique avec une production iconographie qui ne peut, par la suite, qu'être reliée à cet événement. Des artistes, documentaristes, écrivains, cinéastes produisent des œuvres explicitement ou implicitement reliées à l'événement. La critique culturelle (Susan Sontag, Jean Baudrillard) souligne immédiatement la dimension hypermédiatique de l'événement, pensé comme image mondiale autant que comme attaque matérielle. Cette dissonance cognitive et ce côté « plus rien ne sera jamais comme avant » ont d'ailleurs été parfaitement perçus — et même ciblés — par les terroristes eux-mêmes, qui ont anticipé la puissance de l'image qu'ils allaient générer, en visant par celle-ci un impact autrement plus puissant que le nombre de victimes réelles sur la bifurcation de l'Histoire (« avec sa grande hache », comme disait Perec).
  10. L'implantation des premiers gratte-ciel à New York est étroitement liée à la présence affleurante du schiste de Manhattan qui permet l'ancrage profond des fondations, favorisant dès la fin du XIXe siècle l'élévation de structures à ossature métallique. À l'inverse, certaines zones intermédiaires reposent sur des couches plus profondes ou hétérogènes, rendant les fondations plus complexes et coûteuses. Cette corrélation entre géologie et skyline est documentée notamment par Jason M. Barr (Building the Skyline, 2016) et par les travaux géologiques de C. H. Baskerville sur Manhattan.
  11. Avant l'arrivée des Européens, l'île de Mannahatta faisait partie du Lenapehoking, le territoire des Lenape, peuple amérindien de la tribu des algonquins occupant depuis des siècles la vallée de l'Hudson et les régions actuelles du New Jersey et de la Pennsylvanie. Des traces archéologiques attestent de plusieurs implantations lenape sur l'île, notamment au nord (Inwood, Washington Heights), mais aucune preuve ne confirme l'existence de la légende urbaine d'un cimetière indien à Battery Park. En revanche, l'axe de Broadway reprend bien en partie le tracé d'un ancien sentier indien (Wickquasgeck Trail) utilisé pour la circulation et l'échange du sud au nord de l'île par les autochtones puis les allochtones. Brede Straat qui desservait New Amsterdam devient ainsi ensuite Broadway.
  12. Le mythe d'une Manhattan "vendue" en 1626 pour quelques verroteries relève d'une lecture coloniale de l'histoire, les Lenape ne concevant ni la propriété foncière ni la cession territoriale contrairement aux Européens qui en firent un modèle d'accaparation du Nouveau Monde, repoussant progressivement vers l'ouest la frontière et imposant la grille foncière sur l'ensemble du continent.
  13. Conçu par John Randel Jr., le Commissioners' Plan de 1811 a été adopté par la Commission of Streets, créée par l'État de New York pour régir l'urbanisation de Manhattan. Sa mise en œuvre reposait sur deux outils :
    • Autorité légale : le plan bénéficiait de la force de loi, permettant à la ville de délimiter rues et avenues, de déterminer les largeurs, les alignements et d'exproprier les terrains nécessaires à la grille.
    • Cadre foncier et spéculatif : en uniformisant les parcelles, la grille simplifiait la propriété privée et la revente, encadrant juridiquement la croissance tout en favorisant l'investissement privé.
    Le plan constituait donc un modus operandi clair de la gouvernance urbaine, combinant vision topographique, pouvoir légal et incitation économique et posant les bases de la densification verticale et horizontale de Manhattan en autorisant la flexibilité qui a permis à l'île de s'adapter aux cycles de boom, de crise et de régénération.
  14. Cf. article précédent intitulé Brookyn Boogie.
  15. Le meilleur exemple est le Flatiron Building, situé à l'angle de Broadway, Fifth Avenue et 23rd Street, et construit entre 1901 et 1902 par l'architecte Daniel Burnham. Haut de 87 m (22 étages), il est l'un des premiers gratte-ciel utilisant une ossature métallique complète. Son implantation triangulaire spectaculaire sur un îlot contraint devient une icône immédiate de la modernité new-yorkaise. Il s'inscrit dans la rivalité technologique et symbolique entre Chicago, berceau du gratte-ciel à structure en acier (Home Insurance Building, 1885), et New York, qui pousse plus loin la verticalité et la monumentalité au tournant du XXe siècle.
  16. Entre 1928 et 1933, la verticalisation new-yorkaise connaît un apogée emblématique et paradoxale grâce à des projets lancés dans les années 20 mais construits en pleine Dépression : le Chrysler Building (Van Alen, 1930) atteint 319 m et devient le plus haut immeuble du monde grâce à sa flèche dissimulée dans un bijou de coiffe Art déco ; moins d'un an plus tard, l'Empire State Building (Shreve, Lamb & Harmon, 1931) lui vole durablement la vedette avec ses 381 m et restera le maître jusqu'en 1970 et la construction des deux tours du WTC ; de son côté le Rockefeller Center (Hood et associés, 1930-1939) constitue une opération urbaine intégrée mêlant bureaux, médias et espaces publics autour d'un réseau de plazas devenues l'un des symboles intemporels de l'esprit de Noël new-yorkais notamment. Cependant, l'histoire rattrape même les icônes : ainsi, le Chrysler Building connaît depuis une dizaine d'années une instabilité chronique faite de changements de propriétaires, de difficultés de valorisation et de vacance partielle importante qui rend sa trajectoire immobilière incertaine.
  17. Le New York bâtisseur des années 1920-1930 s'est cristallisé autour de figures devenues emblématiques : les ouvriers amérindiens – notamment mohawks de Kahnawà:ke (Québec) – nombreux sur les chantiers d'acier new-yorkais dès les années 1910 et réputés pour leur aisance en hauteur ; la photographie Lunch atop a Skyscraper (attribuée sans certitude à Charles C. Ebbets, 20 septembre 1932), prise lors de la construction du RCA Building au Rockefeller Center ; ou encore la mise en scène burlesque situant le comique au cœur même des structures métalliques en construction dans Liberty (Laurel et Hardy, 1929). Cet imaginaire mêle documentation réelle et construction mythologique, héroïsant la verticalité associée à une puissance de travail largement masculine, dans un contexte local exacerbé de taylorisme/fordisme ; il participe d'une esthétisation d'un corps productif et conquérant qui traverse d'autres iconographies contemporaines, y compris certaines mises en scène explicitement propagandistes – futuristes italiens proches du fascisme, apologie nazie de "l'homme nouveau", héroïsation soviétique du stakhanovisme. Néanmoins, une forme de décontraction transparaît dans ces représentations américaines qui, parallèlement à Gershwin, Fred Astaire et au jazz naissant, installe une coolitude urbaine singulière préparant déjà le soft power de l'immédiat après-guerre.
  18. Les lois antitrust américaines, initiées par le Sherman Act (1890) et complétées par le Clayton Act (1914), visent à limiter les monopoles et pratiques anticoncurrentielles. La Federal Trade Commission (FTC), créée en 1914, veille à leur application. Ces dispositifs encadrent les grandes entreprises, même durant l'expansion post-Seconde Guerre mondiale.
  19. Après 1945, les États-Unis passent d'une posture de protection de l'hémisphère occidental (Doctrine Monroe, 1823) à celle de « gendarme du monde », promouvant l'ordre international et participant à la création d'institutions multilatérales comme l'ONU et le droit international moderne.
  20. Robert Moses, influent urbaniste et aménageur de New York, a dirigé de vastes projets d'infrastructures (ponts, autoroutes, logements publics) entre les années 1920 et 1960, privilégiant souvent l'automobile et les grandes artères. Face à ses plans autoroutiers, des mobilisations locales – notamment celles menées par Jane Jacobs (voir l'article Brooklyn Boogie), qui contribua à faire abandonner l'extension de certaines voies comme le Lower Manhattan Expressway – ont marqué l'émergence d'une opposition civique contre les déstructurations de quartiers.
  21. On peut citer parmi d'autres :
    – Le siège des Nations unies (760 United Nations Plaza ; architecte Wallace K. Harrison avec Le Corbusier, Oscar Niemeyer, Sven Markelius et plusieurs architectes internationaux ; 1949–1952) ;
    – Seagram Building (375 Park Avenue ; architecte Ludwig Mies van der Rohe avec Philip Johnson ; 1954–1958) ;
    – Avenue of the Americas (1211-1271 6th Avenue ; Wallace K. Harrison ; 1956–1973) ;
    – World Trade Center (Lower Manhattan ; Minoru Yamasaki avec Emery Roth & Sons ; 1966–1973).
  22. La criminalité violente atteint un niveau historiquement élevé à New York de la fin des années 1970 au début des années 1990 (pic de plus de 2 200 homicides en 1990), avant une décrue spectaculaire au cours de la décennie suivante.
  23. Figure de la nuit dont il fait le décor central de ses chansons peuplées de perdants magnifiques, Tom Waits symbolise une sorte de permanence borderline d'un spleen râpeux qui traverse les époques alors même qu'on le croyait condamné dès ses premières compos new-yorkaise des seventies et eighties. Il quittera la ville pour survivre à lui-même. Une scène mythique de Coffee and Cigarettes de son réalisateur fétiche Jim Jarmusch (2003) le voit ainsi échanger des considérations healthy avec un Iggy Pop tout autant que lui revenu d'entre les morts. Paradoxe : elle a été tournée en 1993 à Los Angeles comme une œuvre à part entière qui a d'ailleurs remporté la Palme d'or du court métrage au Festival de Cannes.
  24. Le personnage central d'American Psycho du roman de Bret Easton Ellis (1991, adapté au cinéma en 2000) symbolise à lui seul l'archétype du banquier des années Reagan, véritable Janus infatué et inhumain, anonyme aussi bien dans la gloire professionnelle que dans les crimes de sang.
  25. En 1975, la ville de New York frôle le défaut de paiement, évité de justesse par une intervention financière de l'État de New York et du gouvernement fédéral, au prix d'un gel des dépenses, de coupes budgétaires massives et d'une mise sous tutelle financière de facto. Dans ces mêmes années 1970–1980, plusieurs services urbains new-yorkais (notamment le système des licences de taxis, certains permis municipaux et des segments de la police et de la collecte des déchets) sont durablement affectés par des pratiques de corruption, de clientélisme et d'économie grise documentées par de multiples enquêtes judiciaires.
  26. Cf. article 2 : "Arpenter Broadway".
  27. Rudolph Giuliani (mandats 1994–2001) mène une politique de fermeté sécuritaire fondée sur la théorie dite du broken windows, renforce la présence policière et accompagne une baisse significative de la criminalité durant la décennie. Son mandat est également marqué par une stratégie de revitalisation de Midtown et par sa gestion de la ville lors des attentats du 11 septembre 2001. Son successeur, Michael Bloomberg (mandats 2002–2013), homme d'affaires milliardaire et fondateur du groupe mondial d'information financière comprenant notamment Bloomberg TV, prolonge la stabilisation financière et accentue l'attractivité internationale de la ville. Son administration se distingue par une gouvernance technocratique, une politique active d'aménagement urbain et par une stratégie de santé publique volontariste. Ensemble, leurs mandats couvrent une période de forte transformation sécuritaire, économique et urbaine qui consolide le retour de New York comme métropole globale.
  28. L'infrastructure ferroviaire aérienne d'origine familièrement dénommée High Line fut construite à partir de 1934 dans le cadre du West Side Improvement Project et servait à la desserte fret des entrepôts et usines. Désindustrialisation et montée en puissance du transport routier rendent l'infra progressivement obsolète, elle sera partiellement abandonnée à partir des années 1960 jusqu'à ce qu'un dernier train circule en 1980. 20 ans de friches amènent l'association Friends of the High Line à initier en 1999 un projet de reconversion en espace public, soutenu par la municipalité. Dessiné par James Corner Field Operations (paysage) et Diller Scofidio + Renfro (architecture), le projet est réalisé de 2006 à 2014. Le parc linéaire s'étire sur 2,3 km de long pour une surface d'environ 7,4 hectares.
    Parallèlement la Ville engage dès 2005 une opération de rezoning sur les quartiers riverains (Chelsea et Meatpacking) et autorise de nouveaux programmes et une intensification maîtrisée des droits à construire. Le réaménagement de l'infrastructure patrimoniale agit comme catalyseur urbain et foncier et les développements immobiliers privés combinant logements haut de gamme, bureaux, équipements culturels et galeries se succèdent et totalisent un peu moins d'un million de mètres carrés de surface de plancher (hors logements Hudson Yards). Parmi les bâtiments emblématiques figurent l'IAC Building (Frank Gehry, 2007) et le 520 West 28th Street (Zaha Hadid, 2017).
  29. La Coulée verte René-Dumont, dans le 12e arrondissement de Paris, est aménagée entre 1988 et 1993 sous l'impulsion de la Ville de Paris. Elle débute près de la place de la Bastille et s'étend sur environ 4,7 km jusqu'au bois de Vincennes. Elle réutilise en viaduc l'ancienne ligne ferroviaire de Vincennes, désaffectée en 1969. Le projet la transforme en promenade paysagère surélevée, constituant l'un des premiers exemples contemporains de reconversion d'une friche ferroviaire en parc linéaire, antérieur à la High Line new-yorkaise (ouverte en 2009).
  30. Le projet d'Hudson Yards s'est développé sur le site des West Side Rail Yards, dépôt ferroviaire exploité par la Long Island Rail Road depuis le XIXe siècle jusqu'aux années 1970. Un vaste plan de rezoning est ainsi adopté par le City Council en 2005 pour transformer 11,3 ha en quartier mixte à grande échelle comprenant 5,65 ha d'espaces publics sur dalle. Une joint-venture est conclue entre les acteurs publics et les promoteurs qui achètent les droits aériens et construisent des plateformes massives au-dessus des voies actives pour supporter les superstructures. La première dalle (Est) est achevée vers 2016, tandis que l'aménagement complet du quartier s'étend ensuite avec extensions et modifications de plan, incluant un large mix d'usages contemporains et un processus de modification des documents d'urbanisme par la municipalité (Uniform Land Use Review Procedure – ULURP). À noter les deux tours "à facettes", du 10 et du 30 Hudson Yards (architecte principal Kohn Pedersen Fox) qui incluent The Edge, d'autant plus marquante qu'elle comporte une vaste terrasse publique à l'air libre donnant à voir de façon excentrée les 3 skylines de Jersey City, Midtown et Downtown.
  31. Opération de redéveloppement majeur du West Side à l'angle sud-ouest de Central Park sur Columbus Circle, le Time Warner Center (aujourd'hui Deutsche Bank Center) est livré en 2003 sur le site de l'ancien New York Coliseum (1956–2000). Le programme mixe bureaux, commerces, équipements culturels, hôtel et logements de luxe, et marque le retour de l'investissement privé massif sur le West Side à la charnière des années 2000, dans une logique de couture urbaine plutôt que de création ex nihilo (maîtrise d'ouvrage Related Companies + Apollo Real Estate Advisors ; architectes SOM ; 260 000 m²).
    West 57th est une opération résidentielle livrée en 2016 et située en lisière de l'Hudson River dont il constitue une pièce maîtresse du riverfront. Le programme reste classique (principalement résidentiel avec commerces en socle) mais le projet est remarquable dans sa forme urbaine hybride qui combine la typologie de l'îlot européen creusé d'une cour et celle de la tour new-yorkaise. Il forme un manifeste d'une densification ponctuelle à rebours des mégastructures sur dalle type Hudson Yards (MOA Durst Organization ; architectes BIG ; 70 000 m²).
  32. Dès la fin des années 1990 et dans la décennie 2000, et alors qu'il travaille sur la LVMH Tower, Christian de Portzamparc insiste dans plusieurs entretiens (AMC, Le Monde, Architecture d'Aujourd'hui) sur la spécificité du modèle urbain new-yorkais, fondé sur la continuité de la rue, l'épaisseur du rez-de-chaussée et le rôle structurant de la trame parcellaire. Il oppose explicitement cette logique à celle des tours sur dalle hors-sol, fréquentes dans l'urbanisme européen de l'après-guerre, où le bâtiment se détache du tissu urbain au lieu de le prolonger. À New York, explique-t-il, la verticalité ne nie pas la ville mais s'y adosse : la tour n'est acceptable que si elle assume frontalement la rue, travaille ses premiers niveaux comme une façade urbaine active, presque architecturée comme un immeuble ordinaire, tandis que les étages supérieurs peuvent ensuite s'émanciper, se plier, se fragmenter ou s'élancer. Cette condition de dialogue avec la trame existante – même sur des parcelles contraintes, résiduelles ou recomposées – constitue selon lui l'un des ressorts de la capacité de Manhattan à absorber des formes contemporaines sans rompre avec son identité urbaine profonde, très différente à la fois des villes classiques homogènes et continues en trois dimensions, de la ville moderne déconnectée du sol et de la ville âge III qu'il prône au même moment en Europe et fondée sur une morphologie d'îlot ouvert.
  33. L'expression Billionaires' Row désigne la concentration exceptionnelle de tours résidentielles de très grande hauteur édifiées au sud de Central Park, principalement entre la 6e et la 8e Avenue et essentiellement articulées par la 57e rue. Édifiées sur des parcelles étroites issues de la recomposition foncière d'îlots anciens, elles marquent une nouvelle phase de verticalisation extrême du résidentiel new-yorkais :
    – One57 (157 West 57th Street ; architecte Christian de Portzamparc ; développement 2009, livraison 2014 ; hauteur 306 m, 79 000 m² ; 92 logements + hôtel Park Hyatt) : première tour de la séquence, One57 combine une volumétrie ondulante et une façade de verre courbe inspirée des jeux de lumière du parc, introduisant une écriture expressive et sculpturale dans un registre jusque-là dominé par l'orthogonalité.
    – 432 Park Avenue (432 Park Avenue ; architecte Rafael Viñoly ; développement 2011, livraison 2015 ; hauteur 426 m, 110 000 m² ; env. 125 logements) : radicalement minimaliste, la tour se présente comme une grille parfaite de béton et de verre, poussant à l'extrême l'abstraction moderniste et la logique structurelle du tube, au prix d'une austérité revendiquée et très débattue.
    – MoMA Tower (53 West 53rd Street ; architecte Jean Nouvel ; développement 2015, livraison 2019 ; hauteur 320 m, 90 000 m² ; 139 logements + extension du MoMA) : tour oblique et facettée, 53W53 assume une écriture déconstructiviste et une géométrie expressive, inscrivant la verticalité résidentielle dans un dialogue direct avec l'institution culturelle voisine.
    – Steinway Tower (111 West 57th Street ; SHoP Architects ; développement 2015, livraison 2021 ; hauteur 435 m, 77 000 m² ; 60 logements) : extrêmement élancée, la tour réinterprète l'Art déco new-yorkais à travers une façade de terre cuite et de bronze, exploitant au maximum les droits aériens d'une parcelle historiquement contrainte.
    – Central Park Tower (225 West 57th Street ; architectes Adrian Smith + Gordon Gill ; développement 2014, livraison 2022 ; hauteur 470 m, 135 000 m² ; 131 logements + socle commercial) : véritable colosse résidentiel, la tour assume une monumentalité brute et asymétrique, marquant l'apogée volumétrique de la séquence et la réaffirmation d'un pouvoir skyline sans compromis.
    Si quelques projets résiduels ou ajustements programmatiques semblent perdurer au début des années 2020, la dynamique de Billionaires' Row semble aujourd'hui achevée : la rareté foncière, l'épuisement des droits aériens disponibles, le durcissement des régulations et le ralentissement du marché ultra-luxueux ont tari les opportunités de nouvelles tours comparables, laissant derrière elles une skyline emblématique et contestée.
  34. Ces supertalls ont suscité des débats nourris du point de vue urbain, architectural, social et même technique. Certains commentateurs ont ainsi dénoncé une prolifération de tours extrêmement minces et verticales, conçues davantage comme des placards à ultra-riches ou des « coffres-forts dans le ciel » que comme de véritables habitats, aggravant les inégalités socio-spatiales à Manhattan, détrônant l'Empire State Building et défigurant la skyline historique de Midtown. Sur le plan technique, des édifices comme 432 Park Avenue ont fait l'objet de critiques pour des problèmes de comportement structurel (fissures, tassements, mouvements au vent et plaintes d'habitants concernant le confort intérieur), illustrant les défis inhérents aux constructions très élancées. Socialement, la forte vacance de certains appartements et l'usage spéculatif comme biens d'investissement ou refuges fiscaux ont été mis en avant comme symptômes d'une polarisation croissante du marché immobilier new-yorkais, intensifiant les débats sur la fiscalité, l'accessibilité et la responsabilité urbaine des promoteurs et des autorités locales.
  35. La course à la hauteur – et sa marchandisation, a repris de plus belle au XXIe s. :
    – Top of the Rock dans le Rockefeller Center (70 étages) : ouvert en 1933, rénové en 2005 ; plateforme publique en roof top, 260 m.
    – Empire State Building (102 étages) : ouvert en 1931 ; observatoire principal au 86e étage, 320 m ; hauteur totale 381 m.
    – Summit One Vanderbilt (93 étages affichés) : ouvert en 2021 ; observatoire principal au 91e et 92e étages ; 335 m; hauteur totale 427 m.
    – The Edge (30 Hudson Yards) : ouvert en 2020 ; observatoire au 100e étage avec vaste terrasse extérieure, 345 m ; hauteur totale 395 m.
    – One World Observatory dans le One World Trade Center (104 étages) : ouvert en 2015 ; observatoire au 100e et 102e étages, 386 m; hauteur totale 541 m.
  36. JPMorgan Chase Global Headquarters (270 Park Avenue ; architectes Foster+Partners et Adamson Associates ; développement 2018, livraison 2025 ; hauteur 423 m, 232 000 m²) : très ouvert dans les niveaux inférieurs pour maintenir les espaces piétons menant à Grand Central Terminal, sa structure se joue des contraintes des infrastructures ferroviaires qu'il enjambe.
  37. 350 Park Avenue : architectes Foster+Partners ; développement en cours, en phase d'approbation ULURP, livraison estimée 2032 ; hauteur 488 m, 170 000 m².
    Commodore : 175 Park Avenue ; architectes SOM ; développement approuvé dans le cadre du Midtown East Rezoning, livraison estimée 2030 ; hauteur 482 m, 195 000 m².
  38. The Torch (740 Eighth Avenue ; architectes ODA, SLCE ; développement 2028, chantier commencé en 2022 puis repris en 2025, livraison prévue en 2028 ; hauteur 325 m). Essentiellement dévolu à un hôtel de 850 chambres, l'immeuble proposera une plateforme d'observation et des attractions en rooftop.
  39. Voir à ce propos le passionnant livre de l'ingénieur, économiste et sociologue Pierre Veltz Après la ville, défis de l'urbanisation planétaire (Seuil, 2025) qui note qu'un cinquième des habitants des logements sociaux vivent avec moins de 10 000 dollars/an et que New York fait face à une vague d'immigration hors-normes avec notamment 120 000 personnes (essentiellement vénézuéliennes) arrivées sur la courte période du printemps 2022 à l'automne 2023.
  40. Zohran Mamdani est élu maire de New York en novembre 2025 à l'âge de 34 ans, devenant l'un des plus jeunes édiles de l'histoire de la ville. Américain d'ascendance ougandaise et indienne – souvent présenté comme afro-asiatique américain et symbole du creuset new-yorkais. Arrivé dans la ville à 12 ans, il est le fils de Mahmood Mamdani, universitaire ougando-indien de premier plan spécialisé en études post-coloniales, gouvernance et violences politiques, actuellement professeur à Columbia University, et de Mira Nair, réalisatrice indo-américaine connue notamment pour Salaam Bombay! (nommé aux Oscars et récompensé dans des festivals internationaux). Élevé entre l'Afrique, l'Inde et les États-Unis, il grandit à New York et étudie à Bowdoin College (Maine), où il s'engage déjà dans des causes sociales et étudiantes.
    Membre des Democratic Socialists of America (DSA, aile gauche du parti démocrate de Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez), il est élu à l'Assemblée de l'État de New York en 2020 avant de briguer la mairie en 2025. Sa victoire intervient dans une configuration électorale triangulaire atypique : après avoir remporté la primaire démocrate, il affronte notamment Andrew Cuomo, candidat dissident, et le républicain Curtis Sliwa, et l'emporte avec une majorité absolue des suffrages (50,78%). Son programme est fondé sur l'accessibilité et l'équité notamment en termes de logement, de justice économique, de transports gratuits et d'élargissement des services publics. Son élection suscite des réactions contrastées : symbole d'un renouveau progressiste pour certains, source d'inquiétude pour d'autres dans un contexte national politiquement polarisé.

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